Réchauffement climatique : clé d’une expansion de la chevêche d’Athéna

Tiré de l'article « Dominique BERSUDER - Le réchauffement climatique, clé d’une reconquête chez la chevêche d’Athéna Athene nocta ?-Ciconia Volume 42-Fascicule 1 et 2-2018 »

D’après les résultats d’un programme d’étude et de suivi approfondi dans l’Arrière-Kockersberg depuis 2008, le réchauffement climatique pourrait être la clé d’une reconquête du territoire chez la chouette chevêche (Athene noctua).

Les méthodes

Le recensement des territoires occupés par la chevêche fut réalisé par la méthode de la repasse. Permettant une localisation de 80% des males chanteurs, selon le protocole standardisé de la LPO. La technique fut complétée par la recherche d’indices de présences en journée (fientes, plumes de mues, stationnement en cavité naturelles ou en nichoirs…) et l’observation directe des oiseaux à la tombée de la nuit.

Fin 2012 un programme de pose de nichoirs intégrant un système anti-prédations fut mis en place. Les objectifs étant une fidélisation des couples aux sites déjà occupés, un renforcement des petits noyaux de population en favorisant les échanges, et dans le cadre du suivis de la dynamique de population de permettre le baguage et le contrôle des oiseaux.

Un baguage des oiseaux débutât à partir de 2014 dans l’Arrière-Kochersberg, suite à l’extension au Bas-Rhin du programme haut-rhinois de baguage de la Chevêche, un programme personnel de Bertrand Scaar. Permettant de baguer 148 oiseaux, dont 115 poussins et 33 adultes de 2014 à 2017.

La méthode de la CMR (Capture-Marquage-Recapture) permis d’évaluer les taux de survie/mortalités annuels, la dispersion des individus au sein de la population de l’Arrière-Kochersberg, ainsi que les phénomènes migratoires (immigration / émigration).

Résultats

Cette étude permis de dénombrer 78 territoires fréquentés par la chevêche, dont 52 occupés par un couple. Une augmentation constante et quasi-linéaire de la population, avec un taux de croissance annuelle estimé à 23,5% en moyenne. Un maximum de 31 couples et une densité relative maximal de 0,42 territoire / km², fut dénombré en 2017.

Absence de corrélation : taux d’occupation des nichoirs & évolution de la population

Le Pays de Hanau sud et le Pays de Hanau nord/Outre-Forêt, deux autres secteurs situés au nord de l’Arrière-Kochersberg et suivis sur la même période d’étude, ont tous deux montrés une dynamique positive de leur population. Se pendant, aucune corrélation n’a été mise en évidence entre le taux d’occupation des nichoirs et l’évolution de la population dans ces différents secteurs. Pour cause, trois configurations différentes ont pu être relevées pour la reproduction en nichoirs. Une occupation forte (>50% des couples), pour le secteur des Pays de Hanau nord et Outre-Forêts. Une occupation d’environ 50% des couples, pour l’Arrière-Kochersberg et une occupation faible (<25% des couples), pour les Pays de Hanau sud.

Brassage génétique sur de longues distances

Durant la période 2014-2017, 6 chevêches immigrantes ont été contrôlées, toutes étaient des femelles qui arrivées depuis l’axe sud-ouest, en partant de leur lieu de naissance, celles-ci ayant parcourues une distance de 20 km à 50 km. Sur cette même période, au moins une femelle a émigrée de la zone d’étude vers le territoire du Palatinat, soit un parcoure de 71 km sur l’axe nord-est. Le solde migratoire est donc positif, et estimé en moyenne à plus de 8% par an. Ces contrôles confirment l’existence d’un brasage génétique de l’espèce sur de longues distances, permettant un continuum génétique et géographique.

Succès reproducteur très variable

Le succès de la reproduction des couples a été étudié à partir de 2010, année de référence pour établir l’état initiale de la population. Au niveau annuel se succès varie fortement au sein de la population, entre 0,66 et 2,11 jeunes à l’envol par couple nicheur. Celui si dépendant directement des conditions météorologiques et de la ressource alimentaire (disponibilité en rongeurs). L’étude révèle qu’il n’y a pas de relation entre le succès reproducteur et l’évolution de la population l’année suivante. Ainsi, une mauvaise reproduction peut être suivie d’une augmentation significative de la population l’année suivante et inversement.

Avec en moyenne une croissance de la population de 23,5%, et une productivité de 1,64 jeune à l’envol, il faudrait selon EXO & HENNES (1980), une moyenne de 2,35 jeunes à l’envol pour que la population reste stable, avec un taux de mortalité annuel de 70,1% pour les jeunes et de 35,2% pour les adultes. Ce succès reproducteur ne permet donc pas d’expliquer à lui seul la dynamique positive de la population étudiée.

Taux de survie des jeunes & accroissement de la population

La méthode de Capture-Marquage-Recapture mis en place a permis de calculer les taux de survie/mortalité des jeunes et des adultes, sur la période de baguage 2014-2017. Les taux de survie sont en moyenne de 54% chez les jeunes (< 1 an) et de 66,8% pour les adultes (>1 an).

Ainsi, avec de tels taux de survie, un succès reproducteur moyen de 1,79 jeune/couple nicheur (succès calculé sur la période de baguage 2014-2017) et un solde migratoire annuel moyen de +8%, la population de chevêche de l’Arrière-Kochersberg croît en théorie de 23% par an.

Résultat venant donc fortifier les données obtenues durant la période d’étude de 10 ans (2008-2017), qui indiquent une évolution annuelle moyenne de la population de 23,5%. Par comparaison avec les données de Exo & HENNES (1980), l’accroissement de la population dans l’Arrière-Kochersberg est induit par le taux important de survie chez les jeunes.

Changement climatique : un impact favorable

Le changement climatique, grande plaie du 21e siècle pourrais bien être la clé d’une reconquête pour la chouette chevêche. Aujourd’hui, les relevés météorologiques enregistrent des anomalies positives des températures qui se confirment d'années en années, par rapport aux températures enregistrées depuis le milieu du XIXe siècle. Ces écarts de températures par rapport à la moyenne des températures annuelles de la période de référence 1900-2015 sont systématiquement positifs depuis 1990 et en hausse continue. Ses effets sur notre environnement se font de plus en plus ressentir, notamment sur nos saisons (diminution de l’enneigement et du nombre de jours de gel, printemps plus chauds et précoce, augmentation de la fréquence des épisodes de canicule, sécheresse accrue…).

Mais pas que, sur la faune l’impact de ce bouleversement se voit déjà, chez la chevêche d’Athéna ces signes se traduisent par :
- Des pontes plus précoces, réalisées début avril, voire fin mars. Entrainant une désynchronisation alimentaire avec les invertébrés qui arrivent plus tardivement en saison, induisant une plus grande dépendance envers les populations de rongeurs.
- Des adultes et des jeunes qui en sortie d’hiver sont en bien meilleur condition physiologique avec des masses régulièrement supérieures à 200g, car ayant bénéficiés d’une ressource alimentaire plus abondante,
- Un taux de survie bien meilleur chez les adultes et surtout chez les jeunes, qui favorise l’augmentation de la population locale.

Favorisée … mais toujours vulnérable

Certes depuis 2008 dans l’Arrière-Kochersberg la chevêche voit sa population augmenter et s’inscrit dans une phase de reconquête du territoire. L’étude montre que cette dynamique de population ne peut s’expliquer uniquement par un bon succès reproducteur des couples, mais probablement aussi par un impact positif du changement climatique, qui viendrait favoriser la survie des jeunes, notamment durant la période hivernale. Malgré cette dynamique positive, la chevêche dont l’expansion sur notre territoire fut largement favorisée au cours des millénaires derniers par l’ouverture des milieux grâce à l’agriculture extensive. Ce voie aujourd’hui menacé par le model intensif mise en place par la révolution verte du XXème siècle et toujours utilisé en ce début du XXIème siècle. Défrichement, monocultures, traitement chimiques, utilisation d’engrais de synthèse et autres pratiques, qui dans un but d’optimisation des rendements menaces gravement la chouette chevêche et autres espèces des milieux agropastoraux. Leur avenir dépendant donc avant tout des orientations et mesures futur qui seront prises par la Politique Agricole Commune.

Bibliographie : EXO K.-M. & HENNES R., 1980.- Beitrag zur Populationsökologie des Steinkauzes (Athene noctua). Eine Analyse deutscher und niederländischer Ringfunde. Vogelwarte, 30 : 162-179

Aurélien Dessort : LPO Programmes Nationaux de la Conservation