Nouveau signalement de la reproduction du gypaète barbu au Maroc et propositions pour sa conservation

Autrefois largement répandu en Afrique et en Eurasie, le gypaète barbu a connu un déclin significatif au cours du 20e siècle dans plusieurs régions, sauf dans les zones de réintroduction comme les Alpes (BirdLife International 2018). Selon l'UICN, l'espèce est largement répartie de manière disjonctive dans toute son aire de répartition et elle a été classée Quasi menacée en raison de preuves d'un déclin démographique modérément rapide au cours des trois dernières générations (BirdLife International 2018). 

                      photo de Bruno Berthemy 

Ce charognard spécialisé est considéré comme rare et à haut risque dans la région du Maghreb avec 5-10 couples au Maroc (Cherkaoui 2005) où il est considéré en danger critique d'extinction en raison de sa rareté extrême et de sa faible population (Thévenot et al.2003). Son statut en Algérie reste cependant inconnu en raison de l'absence de signalements récents et confirmés (Isenmann & Moali 2000), tandis qu'en Tunisie l'espèce est considérée comme éteinte (Isenmann et al.2005). Cependant, deux observations en 2012 et 2014 d'un gypaète barbu dans le parc national de Theniet El Had en Algérie ont donné de l'espoir que l'espèce puisse encore y survivre (Djardini et al.2014). Étonnamment, l'altitude dans cette région particulière ne dépasse pas 2000m comparativement au Haut Atlas au Maroc où l'espèce est principalement observée à 3000m et plus (Cuzin 2010).
En Afrique du Nord comme dans le reste du continent africain, la menace la plus répandue pour les oiseaux charognards serait l'empoisonnement, intentionnel ou non intentionnel, par l'utilisation illégale d'appâts pour contrôler les chiens sauvages et autres carnivores (Margalida et al.2008, Krüger 2015). On pense aussi que l'enfouissement des carcasses de bovins dans tout le Maroc est une pratique qui évite aux charognards de s'en nourrir, provoquant une pénurie alimentaire (Cherkaoui obs. pers.). 
Les montagnes du Haut Atlas marocain abritent depuis longtemps de grandes espèces de rapaces (Thevenot et al. 2003). En fait, les signalements récents de gypaètes en Afrique du Nord proviennent presque exclusivement de cette région (Cuzin 2010). Ces individus avec ceux récemment repérés en Algérie semblent être la seule population connue et la dernière survivante de l'espèce au sud de la Méditerranée (Frey 1994).
La survie de cette petite population de gypaètes permet d'espérer que toute sa population n'a pas été perdue dans cette partie de l'Atlas. Il est fort possible que cette population isolée ait pu résister aux effets d'agents qui ont presque décimé l'espèce ailleurs (Moyen Atlas, Anti-Atlas et Rif) ou qui n'ont peut-être pas été exposés aux mêmes menaces.

I. Aire de nidification

Les montagnes du Haut Atlas, la plus grande chaîne de montagnes d'Afrique du Nord, s'étendent sur une superficie d'environ 740 km et comprennent les plus hauts sommets d'Afrique du Nord, comme le Toubkal 4167m et le M'goun 4071m.

  Les versants nord et les sommets des pics inférieurs sont recouverts de forêts de chênes verts, de pins, de cèdres et d'autres arbres, dont des noyers. Les pentes inférieures entourent des vallées bien arrosées dans lesquelles les paysans autochtones cultivent des champs irrigués en espaliers. Il s'agit d'une importante zone de transhumance, avec des milliers de têtes de bétail errant dans d'interminables pâturages qui fournissent une source inestimable de nourriture pour les charognards. La répartition et la densité du gypaète barbu sont souvent corrélées aux pratiques de gestion du bétail domestique (Heredia & Heredia 1991, Thibault et al.1993).
Dans certaines régions éloignées ou réserves naturelles, les grands ongulés sauvages comme le mouflon de Barbarie (Ammotragus lervia) et les gazelles de Cuvier (Gazella cuvieri) ainsi que les sangliers (Sus scrofa) errent encore dans cette région montagneuse (Cuzin 2003) et pourraient représenter une autre source de nourriture pour les gypaètes.
Au cours du 21ème siècle, peu d'enregistrements de reproductions ou de juvéniles ont été enregistrés, situés principalement dans le Haut Atlas central à Jbel Toubkal et Jbel Mgoun. Il y a également eu une observation confirmée d'un oiseau de deuxième année à Jbel Ayachi dans le Haut-Atlas oriental en 2005 (Cherkaoui et al.2006).
Les nids sont construits dans de petites grottes ou sur des corniches rocheuses sur des falaises hautes et inaccessibles, généralement entre 1000m et 3000m d'altitude, généralement loin des établissements humains (Cramp & Simmons 1980).

II. Cas de reproductions

Ismail Allaoui, un ornithologue passionné qui vit dans le village de M'goun, a jusqu'à présent parcouru des centaines de kilomètres à pied à travers le Haut Atlas central pour surveiller les populations de rapaces nicheurs et migrateurs et partage cette passion avec des populations locales et des visiteurs. De plus, il sensibilise volontiers les bergers locaux et les villageois à la protection des rapaces, expliquant leur rôle de cul-de-sac épidémiologique dans le maintien d'écosystèmes sains.
Le 12 juillet 2018, alors qu'il campait au col ouest de Jbel M'goun (31.511781, 6.446513), Ismail a vu 3 gypaètes (une paire d'adultes et un juvénile nouvellement envolé) décoller au-dessus de lui à 3800m pendant quelques secondes avant de partir. Cette observation, à laquelle ont assisté d'autres ornithologues, est un autre témoignage de reproduction de cette espèce insaisissable non seulement au Maroc mais dans toute la région du Maghreb. En outre, il indique que le Haut Atlas central représente le bastion et l'habitat clé de ce grand charognard au Maroc et au Maghreb également, où les mesures de conservation devraient être axées sur l'élimination ou le contrôle des menaces.

                               photos de Bruno Berthemy

traduction et rédaction article : Aurélien Dessort LPO Programmes Nationaux de Conservation