Une semaine "pas ordinaire" en Corbières

Début mai tous les passionnés par l’Aigle royal sont impatients mais aussi un peu inquiets : ils ont hâte de connaître les résultats de la couvaison.
Depuis la fin février jusqu’à mi-avril tous les sites connus ont été visités, une ou plusieurs fois, pour savoir quelle aire a été choisie cette année. Lorsque tout se passe comme on le souhaite, on a vu la femelle couver ou le mâle effectuer une relève pour la remplacer sur les œufs.
Donc quand arrive cette période, c’est avec beaucoup d’attention, d’appréhension que l’on approche de notre poste d’observation favori.
Si la femelle est sur l’aire, c’est déjà un grand soulagement. Suivant sa position, très aplatie ou un peu soulevée, son comportement, regardant la cuvette de temps en temps on peut supposer que le ou les aiglons sont nés. Si la situation le permet, avec un peu de patience, on aperçoit une petite tête blanche se détacher devant le corps sombre de la femelle.
Lorsque l’on voit la plateforme de l’aire, c’est évidemment beaucoup plus facile, l’on peut observer les jeunes directement quand la femelle se lève ou s’absente.
Nos observations se font entre 500 et 1 000 mètres de l’aire. Nous évitons tout poste d’observation trop proche mais aussi en situation dominante.
Nous sommes persuadés que les ornithologues débutants ou méconnaissant les rapaces, les photographes amateurs, sont responsables de nombreux échecs de la reproduction.
L’Aigle royal est beaucoup moins « susceptible » qu’un circaète par exemple, mais faire lever la femelle en période de couvaison, demeurer trop longtemps et trop près d’une aire durant l’élevage peut parfois entraîner l’échec de la reproduction. Le changement d’aire ou même de site l’année suivante peut être, on peut le supposer, la conséquence d’un dérangement trop important.
Nous avons des amis, cinéastes ou photographes animaliers, qui entrent dans leur affût le matin avant le lever du jour et en sortent le soir lorsqu’il fait complètement nuit pour éviter ainsi toute perturbation.

En ce début de mai 2011, la végétation est magnifique, il a beaucoup plu, tout est vert, les fleurs abondent. Nous sommes peu nombreux, initiés et amis, à suivre cette population d’Aigles royaux depuis quarante ans. Nous avons confronté nos observations de la couvaison et connaissons cette année pour chaque site occupé, l’aire choisie.
L’année 2011 semble être la meilleure que nous ayons connue dans les Corbières depuis le début de notre suivi au début des années 1970. Dans tous les sites occupés par un couple, la ponte et la couvaison ont eu lieu. C’est une année exceptionnelle aussi, par le pourcentage important de changement d’aire par rapport à celle utilisée en 2010 et même d’utilisation d’une aire nouvelle ou que nous n’avions jamais vue occupée. On peut l’expliquer, en partie, par le fait que dans certains couples un des adultes ait été remplacé par un individu plus jeune dont c’est, on peut le penser, la première reproduction.

Lorsque nous abordons nos visites début mai, si l’aire où la femelle couvait est vide, entièrement sèche, la reproduction a échoué. On peut tout imaginer, œuf non fécondé, jeune mort à l’éclosion ou très jeune, on ne peut savoir. Le comportement du couple dans ce cas là est souvent caractéristique. Les deux oiseaux paradent, cassent des branches, transportent des brindilles, construisent une nouvelle aire. Un bel exemple : le 29 avril 2010 nous arrivons sur un site bien connu, le couple formé de deux adultes construit avec acharnement une nouvelle aire et va même chercher des matériaux sur l’aire traditionnelle située non loin de là. En un mois elle était devenue presque aussi imposante que celle utilisée depuis des décennies. En ce printemps 2011 le couple élève un jeune dans cette aire.

Dans le premier site que nous visitons, au premier coup d’œil nous constatons que l’aire où nous avions vu la femelle couver est vide. Au bout de 45 minutes le couple arrive, festonne. Le mâle part vers le site de nidification traditionnel, la femelle va sur un pin casser une petite branche, suit le mâle, ne se pose pas sur les aires connues, nous la perdons de vue dans un ravin. Le couple, à l’automne 2010 était constitué de deux adultes, mais la ponte a été déposée par une femelle de 4 ans (environ). On peut penser que le changement d’individu s’est traduit par l’occupation d’une ancienne aire (dernière utilisation il y a 16 ans) et surtout par l’échec de la reproduction.
Sur un autre site, le lendemain matin très tôt, nous observons à huit cents mètres une aire occupée située dans une cavité profonde, nous voyons la tête, le bec de la femelle. Au bout d’un quart d’heure, elle se lève, va chercher un reste de proie et nourrit. Nous ne voyons pas le petit aiglon de quelques jours, la cavité est profonde et sombre, il peut y en avoir un second. Nous reviendrons plusieurs fois avant l’envol en juillet, nous saurons ce qu’il en est.

Il est l’heure de sortir la « sacquette », notre ami Jean-Pierre, catalan jusqu’au bout des repas, n’oublie jamais la vieille bouteille de grenache pour fêter de belles observations lorsqu’il vient se perdre en terre audoise.

L’après-midi nous allons sur le territoire d’un autre couple, nous arrivons devant une aire bien éclairée. Notre position, bien qu’éloignée (1 000 m environ), est idéale car nous voyons parfaitement la plateforme.
Magnifique ! Deux aiglons sont au centre de l’aire. L’ainé âgé d’une dizaine de jours manifeste beaucoup d’agressivité et ne cesse de piquer son cadet. La femelle arrive sur l’aire sans que le comportement du plus âgé cesse. Au bout de quelques minutes elle se couche sur les 2 jeunes. Dans de nombreux cas le puiné ne survit pas.
La journée a été formidable. Nous avons vu trois aiglons, deux femelles sur l’aire, sur le second site le mâle en vol venir patrouiller devant la paroi.

Sur le chemin du retour nous faisons halte devant une falaise où se reproduit un couple de Faucons pèlerins. La femelle est sur un de ses reposoirs favoris. Elle part en haut vol, plonge dans notre dos. Sur le bord du trou, un jeune, pas très gros s’agite beaucoup ; il s’agit certainement d’un mâle. La femelle revient dix minutes plus tard avec une petite proie que nous ne pouvons identifier. Elle nourrit longuement son unique poussin puis, va se poser à nouveau en crête en plein soleil, superbe observation !

Le surlendemain, nous allons sur un site d’aigles royaux où nous avons découvert la femelle couvant, sur une plateforme rocheuse ! Il semblerait qu’il y ait une dépression sur le rocher mais nous ne voyons aucune branche. La tête et le haut de la poitrine de la femelle sont seuls visibles de notre poste d’observation (situé à 850 m).
Nous connaissons ce site depuis 1970, c’est la première fois que cette falaise est utilisée. La femelle adulte disparue fin 2009 a été remplacée par une subadulte de 4 ans, d’après notre estimation, ce qui peut expliquer le choix de cet emplacement. Cela fait plus d’une heure que nous observons, soudain une petite tête blanche se détache devant la poitrine sombre de la femelle, visible quelques secondes.
Bien qu’assez éloigné, nous retournons sur le site le lendemain en fin d’après-midi. A notre arrivée aucun adulte n’est présent, rien ne bouge sur l’aire. Au bout de 10 minutes, la femelle arrive, se pose sur le bord de la large plateforme, traverse l’emplacement de l’aire, va derrière un buisson situé contre la paroi, ressort et retourne derrière un autre buisson situé à cinquante centimètres. Stupeur et étonnement : elle ressort avec un aiglon dans le bec, tenu par la tête qui gigote des quatre membres. Elle fait quelques pas, le pose puis le reprend et le dépose au centre de la cuvette du nid, du moins je le suppose car on ne voit pas l’aire. Elle le soulève légèrement trois fois, le touche du bec à plusieurs reprises puis le regarde longuement. Nous craignons le pire…. Mais au bout d’un moment elle se couche. L’aiglon est devant elle, il semble en parfaite santé.
Nous n’avons jamais vu un tel comportement ; nos amis, spécialistes de l’Aigle royal, à qui nous l’avons décrit ne l’ont jamais vu non plus. Deux cas nous ont été rapportés laissant imaginer qu’un tel comportement est possible: une fois la femelle a poussé du bec le petit aiglon vers le centre de la cuvette, la seconde fois l’a tiré par l’aile pour l’y placer.
Comme nous l’avons mentionné précédemment, l’aire a été construite dans une dépression au bord d’un rocher plat, en plein soleil. Même très jeune les petits aiglons peuvent se déplacer. Nous l’avons maintes fois constaté dans le cas de caïnisme ; le puiné harcelé se réfugie sur le bord de l’aire au plus loin qu’il puisse aller. Dans le cas qui nous intéresse la femelle n’étant pas présente pour le protéger du soleil le jeune aiglon a réussi à se glisser sous le buisson contre la paroi. C’est la seule explication plausible que nous ayons pu imaginer. Penser que la femelle ait mis en partant son aiglon à l’abri pour le ramener à son retour nous semble totalement utopique.
Au moment où nous écrivons cette observation l’aiglon est âgé d’un mois. Il semble aller très bien, a quitté la plateforme de l’aire et reste en permanence contre la paroi à couvert.
Pour terminer « nos visites » cette semaine nous allons voir un site où la dernière reproduction que nous avons observée remonte à 1990. L’année dernière une vieille aire que nous n’avons jamais connue occupée a été rechargée. Cette année, fin mars, la femelle couvait sur cette aire là. C’est donc avec beaucoup d’appréhension, d’angoisse et d’espoir que nous nous rendons sur le site, avec beaucoup de prudence aussi car l’aire est en contrebas donc très fragile. Instant magique : la femelle est sur l’aire en plein soleil, l’aiglon âgé d’un peu moins de trois semaines devant elle. Le spectacle est magnifique mais nous ne restons que deux minutes sans avoir dérangé la femelle.
Le succès de la reproduction, si tous les aiglons vus dans les aires arrivaient à l’envol, atteindrait 1,25 jeune par couple présent, ce serait un record pour cette population, une des meilleures productivités jamais contrôlée.
Cette semaine a vraiment été incomparable tant par la qualité, que par l’originalité, l’exceptionnel de nos observations.

JL Goar, Ch. Goujon & JP Pompidor

 

Nous remercions Denis Buhot et Michel Clouet pour leurs remarques pertinentes et constructives, et Patrick Massé de nous avoir transmis certaines de ses observations.